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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 13:23







 

 

 




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Les poètes de sept ans

 

 


Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,
Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,
L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance ; très
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies.
Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies,
En passant il tirait la langue, les deux poings
A l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
Une porte s'ouvrait sur le soir : à la lampe
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
A se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet
Derrière la maison, en hiver, s'illunait,
Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne
Et pour des visions écrasant son œil darne,
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
Conversaient avec la douceur des idiots !
Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes,
Sa mère s'effrayait ; les tendresses, profondes,
De l'enfant se jetaient sur cet étonnement.
C'était bon. Elle avait le bleu regard, - qui ment !

A sept ans, il faisait des romans, sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! - Il s'aidait
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
Quand venait, l'œil brun, folle, en robes d'indiennes,
- Huit ans - la fille des ouvriers d'à côté,
La petite brutale, et qu'elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos en secouant ses tresses,
Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
- Et, par elle meurtri des poings et des talons,
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre,
Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou,
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve.
Il n'aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu'au soir fauve,
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
Où les crieurs, en trois roulements de tambour,
Font autour des édits rire et gronder les foules.
- Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or,
Font leur remuement calme et prennent leur essor !

Et comme il savourait surtout les sombres choses,
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
Haute et bleue, âcrement prise d'humidité,
Il lisait son roman sans cesse médité,
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
- Tandis que se faisait la rumeur du quartier,
En bas, - seul, et couché sur des pièces de toile
Écrue, et pressentant violemment la voile !

 

 

 

 

Arthur Rimbaud

 

 

 

 


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Published by Soluto - dans soluto
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commentaires

Nuageneuf 25/02/2013 15:35


 


Vous savez, cher Soluto, à vivre avec les grands textes et surtout les grands poètes ou les compositeurs ou les peintres, on se soumet et on se pose de moins en moins de questions. On répète ici
et là qu'il se passe quelque chose d'exceptionnel chez ceux qui vont mourir très très jeune. Rimbaud, Boris Vian, Mozart et des centaines d'autres, une précipitation à composer, à écrire très
très jeune, comme s'ils savaient qu'ils n'iraient jamais au bout en raison du temps qui est compté ?


 

Soluto 14/03/2013 09:22



> Ah Nuage, c'est moins la question de la précocité ou de la puissance de ces œuvres qui me préoccupe que celle du génie (au sens le moins
galvaudé du terme) qui les sous-tend… Quelque chose d’infiniment grand qui flirte avec l’éternité… Le sentiment océanique peut-être ?...



Nuageneuf 25/02/2013 08:41


 


Bonjour ami Soluto,


 


Sacrée réussite que votre portrait-hommage ! J'aime beaucoup cette manière respectueuse de votre pinceau, l'œil gauche qui frise légèrement...


 


Amitiés.

Soluto 25/02/2013 15:24



> C'est comme ça que je le vois, Arthur... Sombre, voire ombrageux, avec une lumière dans l'oeil qui vous transperce... A l'occasion de la publication de ce post,
cher Nuage, j'ai relu quelques dizaines de poèmes. Il y a quelque chose qui cloche. C'est obstinément trop fort pour un adolescent, fut-il précoce ou génial... Il y a un loup
là-dessous... Un mystère...



Thomas Gillard 24/02/2013 22:43


J'adore ! En plus je suis natif de Charleville-Mézières, comme ce cher Arthur, alors ça me touche encore plus !!!

Soluto 25/02/2013 15:03



> Merci cher Thomas... Je reviens de votre blog où l'on trouve aussi des images tout à fait épatante... Si vous venez au Havre pour des repérages
faites moi signe... Au plaisir...