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2 juin 2010 3 02 /06 /juin /2010 11:15
















 

 

La mer longée jusqu’à-Sainte A, la grille, la cloche et les trois marches du perron. La porte gris perle, la salle d’attente comme un refuge. Treize années de rendez-vous. Toujours le jeudi, toujours à dix-sept heures et vingt-cinq minutes, exceptés six semaines dans l’année, deux l’hiver, quatre l’été. Mes rendez-vous manquants calés sur ses congés. Le distributeur de la Société Générale de la place des Halles, les billets retirés, pliés, glissés dans la poche arrière droite de mon jean, bientôt dans sa paume. Colère, reconnaissance, c’était selon. Ses ongles vernis repliés sur mes heures de travail devenues abstraites.

Salle d’attente donc. Papier peint bleu pastel, fauteuil unique, en rotin, défraichi. Au mur, à gauche, un poster alignait des dessins de nœuds marins, à droite une petite vitrine présentait, épinglés, ces mêmes nœuds fabriqués en cordelette. Chacun d’entre eux était souligné d’une étiquette avec un nom (nœud de vache, nœud de galère, nœud de Carrick, nœud de cul-de-porc, nœud de tête-de-Maure… Je me souviens de presque tous…). Par terre traînaient des livres pour enfants.

Elle venait me chercher, un élastique ou un bout de ficelle en main. Avec à chaque fois le même sourire, la même sollicitude et une même distance. Je m’allongeais sur le divan damassé, rouge et or, après avoir retiré mes chaussures et mes chaussettes car j’ai toujours aimé avoir les pieds nus.










 

 















Parler. Etre dans sa parole. L’habiter enfin.

 

Des mots, des mots perdus, éperdus, insensés. Des phrases mortes, dites par d’autres, déposées dans ma bouche. Des étrangetés moisies qui ne me ressemblent pas. Le vertige des failles entrevues. Des rêves dévidés. Des bribes mal couturées. Ses interventions, toutes vécues sur le mode de la violence et du doute. Que sait-elle que je ne sache ? Que tais-je qu’elle contienne encore mieux que moi ? Mais aussi ses gros sabots, toute sa morgue, ses poses (le feulement de ses collants quand elle croisait ou décroisait les jambes derrière moi) et sa suffisance. Sa traque. Ses tentatives de levée de pensées prétendument incestueuses, mes hypothétiques pulsions meurtrières. Mes ricanements.

 

Flash. Un jour je me redresse sur le divan, me retourne vers elle, mets mes mains grandes ouvertes en renfort de mes oreilles et, saisi d’une inspiration, lui fais le lapin de Chantal Goya en la regardant droit dans les yeux. Pour voir, donc. « Vous ne pouviez pas ne pas le faire. » Sans doute.

 

Assez joué. Raccourcissement du temps des séances  et augmentation de leur coût. Pour que « je me mette au travail »… J’aurais dû rire. Mais mon assujettissement, mes allégeances… Mon investissement et mon énergie me privaient de tout esprit critique. Les séminaires, les lectures impossibles, la théologie lacanienne et l’angoisse, obstinément là… Mon addiction aux séances, ma soumission, la montée en puissance du dégoût. La souffrance de l’emprise.

Me reviennent deux anecdotes qui se répondent. La première en début de cure. Je lui offre le journal de Michel Leiris. « Ici on ne s’attire pas de bonnes grâces par des offrandes » me dit-elle. Elle refuse même de toucher le paquet cadeau que j’avais fait faire à la Galerne et ne saura jamais ce que je lui destinais. C’était bien répondu. Douze ans plus tard je me trompe dans le paiement d’une séance. Un billet de cinquante euros s’est glissé dans les billets de vingt. « Vous vous trompez  d’endroit! Ici le « petit cadeau » n’est pas de mise » Elle est risible. Enfin risible! Je veux finir la cure. « C’est dommage, ça commençait à bouger… » me dira-t-elle.

 

Dernière séance. Je me fais plaisir. Je m’approche d’elle et je l’embrasse. « Oh ! s’écrie-t-elle, un réel » Elle ne recule pas.

 

 

C’était il y a longtemps. Tout ça me parait bien loin, confus comme un songe. Je ne comprends plus rien à mes peurs passées, à toute cette servitude volontaire. Aperçu récemment sur la promenade de la plage je suis allé au devant d’elle en souriant. C’était la première fois que je la revoyais. Elle, qui me semblait naguère hors du temps, m’a paru vieille et définitivement sortie du champ du désir. Nous avons parlé un peu. J’ai voulu savoir si je pouvais dessiner et écrire sur la cure. Elle m’a répondu avec indifférence que je l’avais payée et qu’elle m’appartenait.  Son désengagement m’a contrarié. Par une curieuse association je me suis alors demandé si elle avait gardé sa passion pour les nœuds. En tout cas, elle en avait toujours la tête... Enfin, ce n’est pas ce que je voulais dire…

 

Si elle avait pu entendre mes pensées, comme je l’ai cru parfois, elle n’aurait pas manqué de me reprendre :« c’est pourtant bien  ce que vous vous êtes dit… n’est-ce-pas ?...»


 

 








 

 






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Published by Soluto - dans Textes divers...
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paki 14/06/2010 10:33



et à part ça ? à part vous "libérer" d'une certaine somme d'argent, la cure vous a-t-elle été salutaire ?


euh ! pour répondre à quelqu'un qui commente au-dessus, pourquoi croyez-vous que votre psychanalyste vous "épie" ?


 



Soluto 09/06/2010 23:02



> Cécile, je ne connais rien de l'oeuvre de Doris Lessing, mais je vous recommande vivement la lecture de "L'Âge d'homme" de Leiris...
C'est un ouvrage majeur, essentiel... Une façon renouvelée, et peut-être sans équivalent, d'envisager l'autobiographie.  A l'inverse de certains textes écrits autour de la peinture (qui se
méritent, surtout ceux sur Bacon... "Au verso des images" par exemple est une bonne approche) c'est un livre simple et bouleversant quoique très raffiné et très cultivé. Le journal, oeuvre
posthume, m'avait déçu. Sans doute parce que j'en attendais trop...


Merci de votre attention et de vos apports à ce blog... Bien à vous Cécile...



Cécile 07/06/2010 10:20



Les psychanalystes refusent les cadeaux ? Pourtant, on m'avait raconté que lorsqu'un cycle d'analyse était achevé, un bouquet de fleurs
blanches pouvait être offert.


J'ai lu il y a, deux mois, "Le Carnet d'Or" de Doris Lessing ... Les séances de psychanalyse d'Anna y sont rapportées de manière tellement grinçante, conflictuelle, tout en
tensions et en moments où patient et psy s'épient, se jaugent et s'affrontent tant que cela ne donne pas envie d'aller s'allonger sur le divan, parler et se raconter. (et ton billet, non
plus, entre nous ...)


Le Journal de Leiris m'a révélée un homme doux, presqu'impuissant sexuellement, sujets aux amours platoniques, assez torturé et en proie à des secrets de belle-famille. Son "Afrique fantôme" est
un de mes livres favoris (mais jamais parvenue à lire un autre livre de lui) (seulement quelques textes épars de Biffures ou d'Aurora) Toujours été émue par le fait que le grand chantier que
constitua la rédaction de l' "Univers des Formes" (une collection de livres d'art initiée par Malraux) consacrés aux arts de l'Afrique le dépassa et le dévora, au point d'être l'une des raisons
qui le conduisit à une grande fatigue, au suicide (manqué) et à l'hôpital. Le livre existe toujours. Il est historique bien que son contenu soit dépassé et que les photos aient vieilli. J'aime
vraiment beaucoup cet homme.


PS : il faut que je regarde "vies à la ligne" de plus près en librairie.



Soluto 06/06/2010 11:43



> Flora... Bien reçu... Pris comme ça, dans votre acception, tout va bien...





> Quant à vous, Klaudandreson, vous me voyez un peu débordé par ce flot de compliments... Je vous remercie mais autant vous le dire, dussiez-vous
m'accuser de fausse ou de vraie modestie, j'ai toujours eu des difficultés à accepter les propos élogieux... Pas très fastoche pour mézigue... Cependant, que vous ayez acheté (poser son bifton
sur le comptoir du libraire pour repartir avec l'ouvrage, c'est bien au delà des mots, c'est d'un tout autre ordre...) et lu mes Vies à la ligne me ravit. Qu'elles continuent de vivre encore en vous le bouquin fermé me fait très
sincèrement plaisir... Merci encore et à bientôt...



Klaudandreson 05/06/2010 15:38



Oh, mais vous transmettez pourtant ! Ne serait-ce qu’une envie d’aiguiser notre
regard sur les autres et de mieux discerner, dans le brouhaha du quotidien, le chuchotement  des vivants. Oui, vous transmettez, ne serait-ce que
cette élégante façon de dire les cicatrices, de subtilement évoquer la vraie profondeur des êtres. Si, si, vous transmettez. Ne serait que la probabilité de tous ces personnages dont vous nous
laissez si gentiment le soin d’imaginer la vie.


A ce propos, j’ai fini de lire vos « Vies à la ligne ». Tout ce joli monde
continue de faire un bout de chemin dans mon imaginaire, la compagnie est fascinante et c’est un plaisir rare que de s’enrichir comme cela. Merci.